Depuis l'été 1941, l'Abbé avait dirigé la colonie de vacances du patronage du "Bon-conseil de Paris, 7eme, paroisse de Saint François-Xavier, installée dans le château de Maudétour, environ 150 garçons et, dans le parc où campaient les scouts, une cinquantaine.

Cette implantation provisoire était due à l'amitié fraternelle liant l'Abbé à René Michel, lui-même ancien du "Bon-Conseil".

L'Abbé Roger Derry a été décapité à Cologne le 15 octobre 1943 pour faits de résistance dans sa quarante troisième année.

On retrouvera ci-dessous l'essentiel du texte de sa dernière lettre à Monseigneur Chevrot, qui était à l'époque curé de Saint François-Xavier à Paris.

Mon cher Monsieur le Curé,

Je suis à quelques jours, peut-être à quelques heures de ma mort. Dieu est bon qui me donne une grande paix et cette joie de l'esprit dont parle l'auteur de l'Imitation. Il n'y a rien pour la nature, le corps et brisé, le coeur est meurtri, mais l'âme est dans les hauteurs. Je ne cesse de remercier le Bon Dieu qui, dans son immense bonté, m'a redonné tant de ferveur. J'aurais pu mourir, sinon dans le péché, du moins dans la tiédeur que la trop grande activité extérieur risquait d'entraîner. Or la paille des cachots, le jeûne le plus rigoureux, les humiliations et les misères de toutes sortes, la solitudes, tout ce que Dieu dans sa Providence a permis pour bon bien, joint à la prière et à l'oraison continuelle, m'ont conduit sur des sommets où il fait beau et bon. Ma vie depuis deux ans n'a été qu'une messe continue et ce sera bientôt, après l'immolation du valvaire, la communion la plus intime et l'action de grâce éternelle.

Comme Dieu est bon ! Car ma confiance est plus grande que la crainte que je pourrais concevoir à cause de mes péchés. Je demande cependant vos prière et des messes pour toutes celles que je je n'aurais pas dites ( c'est surtout cela qui fût ma grosse souffrance et qui est aussi l'objet de mes craintes).

Je vous demande pardon de n'avoir pas été ce que j'aurais dû être, comme je demande pardon à qui involontairement j'aurais pu faire de la peine ou causer quelque tort. Je n'ai toujours voulu que le bien : si je me suis trompé dans les moyens, je me rattraperai bientôt en me donnant pour tous. Quel regrets de ne pouvoir plus me livrer à l'apostolat, pas très grandes d'avoir réduit ma vie qu'il voulait pour lui seul plus longue ? Mais je dépasse et j'abandonne ces craintes pour me jeter le plus complètement possible en Dieu.

J'offre ma vie pour toutes les grandes causes que j'aurais voulu mieux servir pour Dieu, pour l'Eglise, pour la France, pour ma chère paroisse Saint François-Xavier, pour mon cher Bon Conseil, pour tous ceux que j'aime.

Puis ma mort être ma messe la mieux célébrée, la plus générusement et la plus joyeusement offerte. Je vais bientôt, cher Monsieur le Curé, voir celui que, malgré tout, j'ai tant aimé. Je vais enfin l'aimer comme j'aurais voulu l'aimer toute ma vie, et j'espère, de là-haut, faire plus de bien que je n'en ai fait ici-bas...
J'aurais encore tant de choses à vous dire. Mon coeur est plein à déborder et je suis obliger de terminer (si vous saviez dans quelles conditions je griffonne ce mot!... les bottes !...). Je pense à tous, je n'oublie personne. Je pris pour tous. J'ai tant aimé ! Mais il me semble que j'aime bien mieux encore et bientôt, de là-haut, comme je vous aiderai !

Comme Dieu est bon de me faire finir sur la paille d'un cachot, dans le dénuement le plus absolu, mais que j'aime dans l'extrême pauvreté et l'obéissance. Comme la prière et l'oraison sont faciles. Mon bréviaire que j'ai pu dire presque toujours a été ma grande consolation, ma nourriture quotidienne avec l'Intimation de Jésus-Christ. Je n'avais jamais autant goûté les Psaumes.

Je demande encore pardon à tous ceux que j'aurais pu contrister. Priez beaucoup pour moi ! Demandez à mes cher confrères la charité de messes. Et puis, à bientôt, au ciel !... où je suis déjà par la pensée et le désir. Je me permet de vous embrasser très filialement. Je vous redis toute mon affection et puis devinez tout ce que je ne dis pas mais dont mon coeur est plein.

Dieu soit béni et vive la France !

Roger
Le 2 septembre 1943.

P.S :

Me permettrai-je un conseil à de plus jeunes confrères :

"Que l'on ne cache pas la vérité à des malades qui vont mourir". La mort, c'est le voile qui se déchire.

Comme je voudrais bien mourir ! Je le demande sans cesse au Bon Dieu. Je m'étonne d'avoir une si grande paix. C'est probablement parce que je n'ai pas conscience de mes péchés. Le bon Dieu fait dominer en moi la confiance et la joie du sacrifice. Priez cependant beaucoup pour moi.

Bien mourir !... Ce serait au moins cela de bien dans ma vie dont le Bon Dieu pourrais tenir compte. Oh ! S'il voulait bien me donner sa grâce et accepter ma vie. Quelle Messe ! S'il continue à m'aider, j'irai en chantant !

Donner sa vie pour ceux qu'on aime, quel bonheur !

Je pris toute spécialement pour les vocations. Que le Bon Dieu donne à son Eglise, à la France, à la Paroisse, de saints prêtres.

Je supplie que l'on dise des messes pour toutes celles que je n'aurais pas dites.

Vous devez trouver mon testament chez moi. Seuls mes meubles reviennes à ma famille. Tout argent est pour les oeuvres, mon linge pour les pauvres. Je ne pourrai pas donner de mes nouvelles à ma famille. Je recommande à tous de vivre toujours en excellents chrétiens. Redites-leur toute la tendresse et toute l'affection que je ne pourrai, hélas, leur témoigner.

Ce n'est qu'un Au revoir, Au Ciel.
Qu'est donc quelques années !